jeudi 15 mai 2008
"Sa Majesté des mouches"
Glups, non. J'ai essayé, il y a longtemps, longtemps, et j'ai abandonné à la page... deux. Puis, j'ai pensé "Ah, c'est un classique, 'faudra que je le lise un jour", et j'ai découvert d'autres bouquins, et je ne l'ai jamais lu.
Piquée au vif de n'avoir point lu ce que les Troisièmes lisent, je l'empruntai au CDI ("Nan mais, s'ils veulent d'la baston sur la littérature, j'les attends, les mômes!").
Et j'ai intérieurement tenu parole: ça y est, je l'ai lu, demain, je le rends avec la satisfaction du devoir accompli, et j'attaque "Des souris et des hommes" ("Ah, c'est un classique, 'faudra que..." etc...).
Quel étrange roman que celui-ci! Le style est froid, presque chirurgical, toujours dans la simple constatation. Son décalage avec la violence du contenu donne un effet tout à fait angoissant. L'intrigue est simplissime: des gamins sur une île déserte qui ne vont pas jouer le mythe du bon sauvage. Qui sont-ils ? pourquoi sont-ils là ? nous n'en savons rien ou presque, ils sont perdus, et cela seul importe.
Très vite, un semblant d'organisation pour la survie est adopté, ainsi qu'un chef, Ralph, rival de Jack. Mais la survie est rapidement laissée de côté pour une question plus délicate: le pouvoir, et surtout, qui le détiendra. En cela, le roman ressemble à un portrait... d'adultes miniatures. Tout, y compris le semblant de civilisation obtenu pendant les premières années de leurs vies, est sacrifié pour l'obtenir.
Les enfants de "Sa Majesté des Mouches" n'ont aucune chance de s'en sortir. La raison de leur échec fait intrinsèquement partie de leur être: elle n'est rien d'autre que leur enfance, qui les empêche d'être constants et organisés, qui leur fait oublier ce qu'ils ont appris, qui allonge la perception du temps. La part d'animalité, nourrie par la peur, ne peut que s'exprimer dans cette île sans aucun adulte pour servir de garde-fou à leurs pulsions.
J'ai écrit "La raison de leur échec fait intrinsèquement partie de leur être: elle n'est rien d'autre que leur enfance". Je me trompe. C'est l'extrême fragilité de l'humanité qui les fait échouer et basculer dans un nouvel état: ils perdent progressivement leurs mots pour ne plus penser que par sensations. Hors du monde, ils quittent leur individualité pour devenir les pions de Jack, sans visages et sans noms, uniquement préoccupés de leurs jeux sanglants sans plus penser au lendemain.
La violence du roman, l'atmosphère étouffante et les abondantes descriptions en rebuteront plus d'un, précisons-le. Mais il reste un fascinant miroir de ce que nous sommes.
"Sa Majesté des Mouches", W. Golding, Folio Junior.

