samedi 6 octobre 2007
Un sujet sinistre
(J'avais écrit ceci pour mon précédent blog, que j'ai effacé. Après relecture, il m'a semblé dommage de ne pas le garder... J'ai donc un peu remanié ce post et le re-publie...)
Le grand public pense, à tort, que les pédophiles sont pour la plupart d'entre eux des chasseurs de mômes.
Ces affaires sont si spectaculaires, si retentissantes, si révoltantes dans la longue accumulation d'abominations que l'on ne voit plus qu'elles.
C'est si facile d'être dégoûté par "il les a enfermées dans la cave pendant des jours, puis manipulées de telle et telle façon, ensuite, il a fait ceci ou cela...". Forcément, une gamine tripotée une fois par son grand-père sera moins "spectaculaire" à voir, car il n'y a pas d'images pour attester les faits.
Or, elles ne sont pas vraiment représentatives de la réalité la plus "courante", dirons-nous, des abus sexuels.
Les prédateurs qui s'attaquent à des gamins inconnus existent, bien sûr. L'un deux hantait mon quartier il y a quinze ans. Cependant, ils ne représentent qu'une minorité de pervers. Les mômes agressés par de complets inconnus sont rares. Ils existent, mais il y en a beaucoup moins.
Dans l'immense majorité des cas, les mômes sont agressés par quelqu'un de leur entourage. Un proche, un voisin, ou un élément de la famille, un frère, une soeur (oui, c'est possible, les filles aussi), un cousin...
On pense souvent que ça se "voit", qu'il y a des comportements révélateurs. Oui et non. Ce n'est pas tout à fait vrai.
Certains gamins vont avoir des comportements bizarres, devenir tristes et /ou renfermés, taper ou agresser leurs frangins ou collègues, taper sur leur animal, se tripoter à l'excès... mais d'autres ne montrent rien. Il n'y a pas vraiment de règles.
Bien souvent, les minots, rongés de culpabilité, se taisent et dissimulent tout... pour ne pas faire de peine... et surtout, ils n'ont pas de mots pour comprendre ce qu'il leur arrive... ils se contentent de ressentir le mal-être, et de penser vaguement que c'est normal, ils n'avaient qu'à pas accepter.
Hé oui, car parfois, un semblant de choix leur est laissé. L'agresseur demande au môme s'il veut bien jouer à quelque chose, ou lui propose de montrer un truc drôlement intéressant.
Le môme, qui a appris à faire confiance aux adultes, dit oui... il passe pour consentant, alors qu'il n'a aucune idée du jeu proposé, ni de sa signification. Et le pervers se dit, dans son cerveau détraqué, qu'il ne l'a pas forcé, le gamin était d'accord.
Quant au gamin, il accepte sans savoir, et quand il se rend compte, il n'ose plus refuser... vous comprenez, il ne veut pas être méchant.
Parfois, des parents maladroits demandent aux petites victimes : "mais pourquoi t'as pas dit non ? pourquoi tu t'es laissé faire ? et pourquoi tu l'as laissé recommencer ?"
Comment peut-on refuser ce qui est impensable ? et puis, il disait que c'était un jeu ! ce que les adultes disent, on le croit (ils disent aussi que le Père Noël existe et on les croit), et on se dit qu'on se trompe quand on sent que le jeu fait mal... c'est pas possible, un adulte ne ferait jamais de mal, sauf quand on a fait une bêtise.
C'est difficile pour un gamin de dire "non" à un adulte. Il faut toujours être gentil, être obéissant ou faire plaisir et culpabiliser un gamin d'avoir sa propre volonté est excessivement facile. Alors on ne dit pas "non". Les mômes assez affirmés et conscients pour le faire d'entrée de jeu sont rarissimes.
Parce qu'un enfant ne comprend pas ce qu'il lui arrive, il lui est impossible de consentir réellement à quoi que ce soit. Et la loi française considère, avec raison, qu'un mineur n'est jamais consentant, quoiqu'il dise. On ne touche pas les gamins, point barre. C'est la loi.
Je précise que les gamins ne comprennent pas, mais ils ne sont pas seuls dans ce cas. Bien des adultes ne comprennent pas non plus lorsqu'ils sont agressés... mais ça fera peut-être l'objet d'un autre post.
Pour conclure, je vais préciser un peu le vocabulaire, histoire de bien clarifier les choses.
Quand il y a abus sexuel dans une famille, le mot est "inceste", et ce, quel que soit l'âge de la victime. Pas de pédophilie, même si l'agressé est tout petit. Enfin, on dit ça couramment, mais le code pénal ne mentionne pas ce mot, il dit simplement "abus par un ascendant", ce qui est considéré comme une circonstance aggravante.
Quand il y a abus sexuel d'un adulte sur un enfant, sans liens familiaux, le mot est "pédophilie". En théorie, on devrait dire "pédocriminalité", mais très honnêtement, je ne pense que ce mot détrône le premier à court terme.
Quand on introduit de force quelque chose dans quelqu'un, c'est un "viol", et ce, quel que soit l'âge de la victime, l'objet introduit et le lieu d'introduction. Cependant, en Suisse, les pratiques buccales forcées ne sont pas considérées comme un viol.
Quand un homme abuse d'un petit garçon, cet homme n'est pas homosexuel mais pervers, nuance. Et si l'homme abuse d'une gamine, ce n'est pas de l'hétérosexualité non plus, mais de la perversité aussi.
Si l'on est témoin d'abus, ou si un gamin vient vous dire qu'il a été abusé, il faut alerter immédiatement les autorités compétentes, type flics ou services sociaux. Ne pas le faire rend complice. Ou vous rend "non assistant à personne en danger", comme vous voulez.
Que ce soit vrai ou pas, ce n'est pas votre problème, c'est celui des enquêteurs.
Pour finir, quelques idées reçues:
"Quand il y a abus, les parents réagissent aussitôt, s'ils ne le font pas, c'est qu'il n'y a rien !"
C'est faux. Pour tout un tas de raisons, il arrive que les parents sachent et ne fassent rien. Parce qu'ils ne savent pas que faire, ou parce que ça les arrange, ou parce que "ça va, ce ne sont que des attouchements, alors, c'est pas grave. Et puis, il l'aime, le gamin, il ne lui ferait jamais de mal si le gamin n'est pas d'accord". Ce genre de situation est extrêmement répandue.
Et extrêmement nocive pour les victimes, qui culpabilisent de souffrir autant "alors que tout le monde dit que c'est pas grave et qu'il y a pire".
"Si le gamin ne dit rien, c'est qu'il est d'accord."
Faux. Un enfant est un humain dont la perception est en cours de construction, et il n'a aucun moyen de comprendre que ce qu'il lui arrive est anormal.
Parfois, les dégâts sont si profonds qu'une fois adultes, ils trouvent le moyen d'excuser l'agresseur "je l'ai cherché", "j'aurais dû dire non" (non à quoi quand on propose un nouveau jeu ?).
"S'il dit oui, c'est qu'il est d'accord."
Non. S'il dit oui, c'est qu'il ne comprend pas ce qui l'attend, et qu'il n'ose pas non plus contrarier celui qui demande.
"L'enfant est consentant s'il a du plaisir."
Faux. Il se sent davantage coupable, car il considère qu'il a participé, mais ça ne veut pas dire qu'il accepte pour autant. Le plaisir est parfois une réaction physiologique, qu'on ne contrôle pas. Les victimes qui le ressentent s'enfoncent davantage dans la culpabilité "de quoi je me plains ? si j'ai ressenti ça, c'est que ça me plaisait..." Malheureusement, le corps ne suit pas toujours la tête.
"Les enfants mentent et inventent."
C'est le problème des experts et des enquêteurs, pas le vôtre. Les enfants qui mentent sont rarissimes. Ceux d'Outreau ont réellement été victimes de leurs parents.
"On se souvient toujours d'une agression."
Faux. Au contraire, on oublie souvent. Parfois, on se souvient des années plus tard. D'autres fois, on ne se souvient jamais. C'est un mécanisme de protection, étonnant, certes, mais tout à fait possible. Il arrive même à des adultes ou à des adolescents d'oublier, d'avoir un trou noir complet. C'est terrible, car ils n'osent pas affirmer qu'ils ont été abusés... puisqu'ils ne se souviennent plus. Ils n'ont plus que cette sensation de profond malaise, sans comprendre vraiment pourquoi.
"Je soupçonne qu'un gamin est maltraité, je n'ai pas de preuves, je fais quoi ?"
Perso-à-mon-avis-que-je-partage, j'essaierai de parler au gamin, de le mettre en confiance, de lui dire que, s'il se sent mal, si on lui fait du mal, il peut m'en parler. Mais c'est facultatif.
Ensuite, j'appelle le 119. Et j'en parle.
"Une fille ou un garçon qui a des blocages a forcément été abusé(e)."
C'est faux. Rien ne peut être conclu d'après un comportement. Chacun a ses propres limites, ainsi que sa façon de réagir.
"Si l'abuseur fait partie de la famille et qu'il promet de ne plus jamais faire de mal à l'enfant, on peut le croire."
C'est vous qui choisissez vos priorités: celle de l'enfant ou de l'abuseur. Il n'y a aucune garantie qu'il ne recommence pas, sans compter qu'il peut davantage faire pression sur l'enfant pour qu'il ne parle plus. Quant au petit, il se sentira juste trahi par les parents en qui il avait confiance et qui n'accordent pas d'importance à sa parole. Sur le long terme, les conséquences peuvent être désastreuses...
Voilà, voilà, c'est dit.
