samedi 5 juillet 2008
"L'aliéniste"
J'en avais entendu parler en salle des profs, et je décidai aussitôt d'exploiter sans vergogne cet admirable défaut qu'est la curiosité. Et puis, je connais mal la littérature sombre.
Moore est journaliste au Times, et ami avec Roosevelt, le préfet de New-York. Ce dernier lui demande de participer à une enquête aux moyens exceptionnels pour élucider une sordide affaire de jeunes garçons tués et atrocement mutilés...
Voilà. Je ne peux en dire plus. A part "Waaaah, j'vous raconte pas ce que c'est palpitant, et comment on a trop envie de savoir qui est le coupable, même que j'ai drôlement flippé à un moment, pasque c'est quand même hyper dur, et pis, rhââââh, pas lovely, enfin si mais pas trop, et c'est drôlement passionnant tout ça, démonstration magnifique, suspense pire que dans Seven le film bicôze j'ai pas lu l'bouquin, et donc c'est super miam. La preuve: je dis miam."
Alors comment dire ? C'est simple. Ce livre, c'est Sin City, mais sans les images. Et sans les amours lesbiennes. Et du point de vue d'un personnage favorisé par la fortune. Mais à part ces détails, c'est pareil: la même chouette ambiance de misère et de dépravation, servie par de richissimes et mafieux Tartuffe et des flics corrompus, sans oublier le personnage de La femme canon, intelligente et redoutable (je rédige cette phrase en songeant que, si le Corbeau était là, il dirait qu'on ne sait vraiment plus quoi inventer pour amuser le bon peuple...).
Que dire ? Pourquoi cette enquête-là serait plus intéressante qu'une autre ? Les explications psychologiques, la littérature et le cinéma nous en offrent des palanquées, pourquoi se délecter d'un raisonnement de plus ?
Mais parce que celui-ci est fait en 1896, date à laquelle le métier d'Expert de Manhattan n'existait pas encore, et c'est un plaisir de voir nos sympathiques héros avancer en terrain révolutionnaire pour l'époque, dans le flou et la clandestinité, sans aucun appui ou presque, hués par les bien-pensants. Aujourd'hui, cela va tellement de soi. Mais eux! Eux, les pôvres, ne sont pas sûrs de la fiabilité de leurs déductions, parce que leurs méthodes n'ont jamais fait leurs preuves, ils n'ont pas encore vu le Silence des Agneaux, voyez-vous, et en sont encore à croire (mais pas longtemps) les fantaisies de Jules Verne. C'est plus qu'une enquête policière, c'est l'histoire d'une découverte, d'une invention: celle du thriller moderne. Il y a des romans où l'on vous raconte comment les premiers hommes découvrirent le feu, celui-ci narre la première expérience d'investigation avec des techniques jamais utilisées jusque-là.
Outre l'enquête, passionnante au demeurant avec l'éternel problème "comment-retrouver-un-méchant-abominable-pervers-sadique-que-personne-n'a-vu-et-qui-laisse-pas-son-adresse", vous y trouverez également des personnages attachants, et l'auteur se fait un malin plaisir de relier leur passé à leur traque. J'ai lu un jour -dans une célèbre revue scientifique- que lire Death Note conduisait à se demander ce que l'on ferait dudit Death Note. Les enquêteurs, eux, à force d'essayer de comprendre le passé du tueur, viennent fatalement s'interroger sur leurs passés respectifs. Pourquoi Kreizler, l'aliéniste, est-il si déterminé ? Pourquoi Moore vit-il chez sa grand-mère ? Quel deuil cache Roosevelt ?
(Moi je sais.)
M. Carr pousse le vice jusqu'à pratiquer une sorte de teasing à la fin de ses chapitres, un sous-entendu ou une allusion à l'éclaircissement ultérieur d'un mystère maintiennent le suspense constant et la Cruche frémissante d'impatience d'enfin savoir ce que tout ce beau monde dissimule.
L'aliéniste. Un peu long à se mettre en place, mais un excellent roman.
