lundi 20 avril 2009
La Cruche des âges farouches
Samedi, je profitai d'une journée de repos pour guetter la fermeture des magasins et aller à la chasse au carton, activité profitable pour mon déménagement.
Je m'embusquai en tenue de combat (c'est-à-dire en survêt') dans le quartier commerçant, et repérai un carton de cartons sorti par des vendeuses d'habits. Tout à fait ce qu'il me fallait!
Je lançai le signal de la curée à moi-même, bondis, fouillai en me fichant bien de paraître SDF, jetai mon dévolu sur deux boîtes, et les embarquai avec la joie du chasseur qui ramène de quoi manger à la caverne, avec force cris sauvages ("Rah-Aaaaaaanne!") de joie.
Hélas! les dieux ne favorisèrent pas ma chasse. A peine fis-je quelques mètres qu'une pluie torrentielle s'abattit sur la cité. En cinq minutes, j'eus de l'eau jusqu'aux chevilles, et mon pantalon collait désagréablement aux cuisses et aux mollets.
Têtue, je m'obstinai à marcher, les cartons sur ma tête ("J'ai dit que je ramenais des cartons, et je les ramènerai!"), tout en me moquant de ces froussards de Massaliotes qui courent en poussant de grands cris parce que la pluie tombe. Quels primitifs! Ils en sont encore à craindre l'eau de pluie alors que celle du Port-Neuf est bien plus redoutable quand elle déborde!
Quant à moi, j'avais de plus en plus de mal à avancer. Les divinités météorologiques m'achevèrent sous une salve de grêlons.
Le carton s'effritait sous mes doigts, mes mains meurtries par les glaçons brûlaient de froid. Je n'avançais plus. Pour éviter l'aller simple sur le Territoire des ombres, il ne reste qu'une solution: apaiser le courroux des dieux par un sacrifice.
Le coeur crevé, je déposai mes cartons dans une poubelle. La grêle s'arrêta aussitôt.
Je ne devais pas ramener de cartons ce jour-là. On ne lutte pas contre les ordres divins.
La prochaine fois, je chercherai l'avenir dans les nuages, pour savoir si la chasse est propice.
Ou les prévisions météo sur le Net.
jeudi 9 avril 2009
Test débilos
dimanche 5 avril 2009
Le neutre (cours de grammaire non-appliquée)
"Moi, j'aurais même pas fait de rapport, me dit un proche.
-Pourquoi?
-Parce que ça veut dire que tu en fais pour toutes les remarques, alors.
-QUOI? les remarques sexistes, je dois les laisser passer?"
***
En perm', ils n'étaient pas nombreux. L'heure est tranquille.
Jusqu'à ce qu'Enzo me lance: "Vous avez des petits tétés."
"Merdum! jurai-je intérieurement. C'était tranquille, pourquoi ce petit crétinus casse tout?" Il me fallut quelques autres dixièmes de secondes pour m'offusquer de la remarque. Comme nous sommes plusieurs chez moi, j'ai plusieurs réactions.
"Mince, c'est sexiste, qu'est-ce je dis, qu'est-ce je dis?"
-Putain, vu ce que je me trimballe, le truc que je pensais vraiment jamais entendre de ma vie. Mouhahahaha!
-Mais ta gueule, toi, tu vois pas que tu sers à rien? appelle le CPE!
-N'appelle pas le CPE, c'est pas assez grave!
-Nan mais il se rend compte ou il se rend pas compte?"
Rester calme. Si je gueulais maintenant, ça ne servirait à rien. Mais les autres s'inquiétèrent. Ils virent à mes yeux durcis, à mon visage fermé, que l'heure plaisante était terminée: "Voilà! t'as tout gâché!"
Oui.
Sonnerie.
Il présenta d'hypocrites excuses, en s'inclinant. Je ne le crus pas, et fis un rapport.
***
"Mais si t'en fais pour ça, t'en fais pour tout, alors. Moi j'en aurais pas fait.
Ayant la flemme d'expliquer pourquoi ce genre de propos n'était pas admissible, je me contentai d'expliquer par quelques anecdotes colorées l'ambiance pour les filles, élèves, profs ou pionnes.
"Ah, reconnut-il. Ouais, c'est sûr, je peux pas imaginer ce que ça fait."
Voilà. Merci. Comme dirait Rachel dans Friends: "No uterus, no opinion!" Et dans le doute, on croit ce que disent les filles: un élève qui commente l'aspect mammaire d'une pionne ou d'une prof', c'est Tinadmissible. C'est tout. Nous ne sommes pas des êtres sexués, sauf dans l'accord de nos noms et de nos adjectifs avec nos genres.
***
Dans ce lieu, avant d'être des hommes ou des femmes, nous sommes des personnes. Toute remarque sur notre féminité ou masculinité est donc déplacée. Tout comme elle le serait venant de ma part.
Voilà pourquoi je rédigeai un rapport.
mercredi 1 avril 2009
Il y en a des comme ça aussi...
Bon.
Aujourd'hui, je ne vais pas vous parler du jeu du moulon, du jeu de la zone, des plombs ou des poings qui font sauter les dents comme cela arriva vendredi dernier. Oui, je suis dans une ZEP, oui, ça craint, oui c'est dur. Mais il n'y a pas que ça.
Dans la cour, je repérai un attroupement. Damned, vite le disperser, il ne faut jamais les laisser s'installer, c'est la porte ouverte à toutes les fenêtres de la violence scolaire!
Je m'approche, et constate que le centre de cet attroupement est constitué d'une élève. Une Sixième, toute mignonne, grande et large comme un cure-dents, et qui, à en juger par son absence de prénom dans mon esprit*, cause autant de problèmes qu'un livre dans un CDI.
"Et ben, qu'est-ce qu'il t'arrive?"
Non, non, rien. Il n'y a rien. Ah ouais, mais elle pleure. J'imaginai aussitôt, toute choupi qu'elle est, le pire de l'horreur, les méchants garçons qui la maltraitent, qui la rackettent, qui lui disent des obscénités pour la faire pleurer. J'écartai la bande de copines, la grande soeur qui s'y met aussi, et me mis à sa hauteur:
"Bon, écoute. Je vais pas insister. Si tu veux pas me dire, tu me dis pas. Mais si tu as des problèmes avec d'autres élèves, 'faut pas hésiter, tu sais, tu viens tout de suite me voir, ou une autre surveillante...
-Mais non, c'est pas ça, dit-elle, le nez bouché de chagrin. Cet après-midi, en techno, on doit terminer de dessiner la voiture..."
Oui, et alors? pensai-je.
"... et... et... j'ai oublié mon classeur! Mme Techno va me gronder! Et ça va me faire baisser ma Moyenne!"
Rhôôôôôh, la pôvre! l'angoisse de la première de la classe!
"Meuh c'est pas grave, ça! 'Fin, si, pour toi, c'est grave, je comprends, mais t'en fais pas, t'auras d'autres occasions de la remonter, ta moyenne! Et puis, tu es une élève tranquille, non? Si c'était pas le cas, tu me prendrais tout le temps la tête en perm', et ça se passe pas comme ça avec toi, puisque tu n'y es jamais! Ecoute, je vais en parler à Madame Techno, d'accord? Ca arrive, d'oublier son classeur. Mme Techno verra bien que tu ne l'as pas fait exprès, et elle ne te grondera pas. Allez, t'en fais pas, file."
Pour un peu, je lui aurais fait un câlin.
Je vis Mme Techno et l'informai de la faute gravissime de son élève. Elle me confirma que le cas n'était point grave, mais que sa moyenne baissait, et ce de façon alarmante: elle est passée de 16,8 à 16, 3...
En effet, ça se relâche, là!
*Car ceux que nous connaissons le mieux sont les boulets, les boucans ou les teignes. Les élèves tranquilles, on ne sait jamais comment ils s'appellent. C'est très embarrassant quand ils viennent, pleins de confiance: "Anne, Anne! -Oui, euuuh... Machin? Euuuh, j'veux dire, qu'est-ce qu'il y a?"

