Chez Anne Hecquedote

Cruchotte, psychote et radote.

vendredi 30 janvier 2009

Sans titre.

    Elle est seule dans le bureau. 

***

   Je sais qu'en tant que fille, je n'échapperai pas à de nouvelles agressions. Lorsque j'y pense, je ne m'effraie pas. J'ai déjà fait face, je sais que si cela se reproduit, j'aurai la bonne réaction. Je resterai indifférente s'il s'agit d'injures sexistes, pleurerai un seau ou deux de larmes de rage et d'impuissance si ce sont des attouchements, puis je n'y penserai plus, la vie reprendra. C'est presque normal, ça fait partie de la vie, des petits problèmes quotidiens, comme la chaussette dont on ne trouve jamais la jumelle, ou les clefs que l'on perd.

   En revanche, l'idée d'un proche, d'une jeune fille ou d'un enfant agressé m'est quasi-insupportable. Je crains bien ne jamais me blaser tout à fait de la perversité et de la bêtise ordinaires.

***

   Non, on ne peut pas rester seule dans un moment pareil. Les collègues s'occuperont de l'autre, moi, je vais lui parler.

   "Misia? ça va?"

   Bien sûr que non. Je lui donne un mouchoir, l'observe.

   L'une de ses joues est meurtrie.

  "C'est quand tu es tombée que tu as eu ça?"

   Oui, répond-elle en silence.

   Il faut que je sache ce qu'il s'est passé si je veux essayer de lui dire ce qu'il faut. Tant pis si ça me fait mal.

   "En sortant de cours, il m'a fait tomber, et il... il m'a touchée! alors je l'ai tapé, j'me laisse pas faire, moi!

   -Ecoute...

   -Mais j'allais pas m'laisser faire! crie-t-elle à l'injustice du monde.

    Elle craint une leçon de morale, "se battre c'est maaal". A vrai dire, je suis surtout occupée à la faire à mes nerfs: danser la salsa dans mes mains en pareilles circonstances, c'est pas bien.

   -Ecoute-moi bien, Misia. Ce qu'il a fait, c'est très grave. Et personne, tu entends, personne ne va te reprocher de t'être défendue. Ce que tu as fait, c'est normal."

   Elle a l'air d'être un peu soulagée. Quelques minutes plus tard, sur ordre des chefs, je la raccompagne en classe.

   Je ne me défais pas d'une sombre inquiétude. Il est dehors.

  Il l'attend.

  Il a des amis.

  Je dois dire des mots justes et convaincants. Mais me fera-t-elle assez confiance pour les entendre? et est-elle en état de les entendre?

  Païenne, je lève les yeux au ciel et prie tous les dieux pour qu'elle les entende. Pourvu qu'elle m'entende. Pourvu qu'elle m'entende.

   Avant d'entrer en classe, je nous arrête.

  "Ecoute, Misia. Ecoute-moi bien. Ici, au collège, tu peux te permettre de te défendre, parce que tu n'es pas seule. Il y a les profs, tes copines, les surveillants, les CPE. Nous ne sommes jamais loin pour intervenir.

  "Mais dehors, évite de le faire par tous les moyens. Dehors, personne ne t'aidera si tu te bats. Alors s'il te parle, te traque, te menace, tu te barres. Tu pars en courant. Tu cherches pas à comprendre, tu files. Tu entres dans un bar, tu expliques ce qui t'arrive, tu appelles les flics. Ok?"

  Elle opine.  Bonne chance.

  Lorsque je reviens bosser, je demande de ses nouvelles. En sortant, elle s'est enfuie, et a appelé les flics.

  Elle m'a entendue. D'un soupir, je remercie ceux qui ont exaucé mon voeu.

  Et la félicite pour son courage.

Posté par annekdotas à 10:11 - Radote - Commentaires [3] - Permalien [#]

samedi 24 janvier 2009

Musique

En fait, j'ai des tas de bricoles à raconter sur le boulot. Mais...

Mais en ce moment, l'établissement est plus qu'un temple d'Arès. C'est un champ de bataille, sale et misérable, et nous sommes enlisés dans la boue de la bêtise et de la cruauté enfantines. 

Et nous sommes quelque peu désemparés.

En attendant d'avoir l'humour et le recul nécessaires pour raconter, j'écoute de la musique qui me parle d'autre chose... tiens, pourquoi pas d'amour, avec une belle voix et de beaux mots?




Découvrez Anne Sylvestre!

Posté par annekdotas à 07:41 - Audiote - Commentaires [2] - Permalien [#]

dimanche 18 janvier 2009

La rentrée

Il y a deux semaines, c'était la rentrée de janvier.

J'entendis de nombreuses fois "Alors, ça se passe bien?"

Difficile à dire.

On tourne à cinq bastons par jour (et ne me dites pas "laisse-les se casser la gueule", parce que s'ils y arrivent, c'est la nôtre qui va être bien), on a eu une agression au gaz lacrymogène, des attouchements sur une élève (fichtre, j'ai bien cru que cette fois, j'allais vraiment perdre la froideur de mon sang...), des menaces de racket, de la provocation gratuite entre élèves... bref, la routine, quoi. Ce collège, ce n'est pas Mehdi Terranée qu'il devrait s'appeler, mais le Temple d'Arès.

Dans cette chouette ambiance, je me débrouille pour ne pas -trop- perdre mon calme. Ou, si je le perds, pour ne pas -trop-prendre les imbécillités à coeur. Je m'en console en songeant au rapport qui va suivre, et aux autres élèves qui sont contents de me voir. Je pense aussi au prologue du film "La Haine".

Jusqu'ici tout va bien... Jusqu'ici tout va bien...

Posté par annekdotas à 19:27 - Radote - Commentaires [4] - Permalien [#]

mercredi 14 janvier 2009

"J'habite une maison-citrouille..."

Mon neveu a des goûts bien précis.

Il raffole du pain, du chocolat, de la chantilly.

Il aime les histoires d'Apolline, les voitures, les camions, Mulan et Tarzan.

Il aime les histoires d'animaux d'Antoon Krings, mais pas toutes. Il préfère celle de la tortue. D'ailleurs, sa chanson préférée, c'est celle des tortues, que l'on ne verra jamais courir après les rats.

En cherchant d'autres chansons susceptibles de lui plaire, j'ai trouvé celle-ci. Il est encore trop petit pour l'apprécier, mais je la trouve tellement choupi que je tiens à la faire écouter.


Découvrez Pierre Chêne!


J'habite une maison-citrouille
Rapetipeton, le soleil est rond (bis)
J'aime les grenouilles,
Et la pluie qui mouille
Et l'omelette aux hannetons (bis)

Tap' du pied,
Frap' des mains
Claqu' des doigts et
*clac clac clac*

J'habite une maison patate
Rapetipetou chante le coucou (bis)
J'ai du poil aux pattes
J'aime les tomates
Et tirer la queue du hibou (bis)

Refrain

J'habite une maison-baignoire
Rapetipeto dansent les crapauds
J'aime les histoires
Les pommes et les poires
Et le bon gigot d'asticots (bis)

Refrain

J'habite une maison-chaussure
Rapetipetou le renard est roux (bis)
Je peins les voitures
A la confiture
J'les fait lécher par les matous (bis)

Refrain

Posté par annekdotas à 21:36 - Audiote - Commentaires [0] - Permalien [#]

samedi 10 janvier 2009

La frusque

(Dialogue entre Anne et Cruchotte)

"Alooors... le pantalon n°3 dans la hiérarchie des pantalons, le polo à manches longues, le polo à manches courtes, le T-shirt trop grand... comment ça, le "T-shirt trop grand"? les vêtements rétrécissent au lavage, ils ne s'élargissent pas... bah je le vois grand parce que... euuuh... il est blanc, et le blanc, ça élargit. D'ailleurs, je regarde l'étiquette, et je vais bien voir que c'est du M, ou du L à tout casser... voilà, et il y a quoi, sur l'étiquette? XXXXXL.

...

Oh non.

-Ah si.

-Oh non, c'était réglé, j'étais tranquille! Comment, mais comment ce truc est resté chez moi au lieu de partir sur lui?

-Sûrement de la même façon que toi, tu oubliais ton chapeau ou tes lunettes chez lui...

-Ah mais non. C'est fini, cette comédie!

-Et bien, garde le T-shirt. Fais-t'en une chemise de nuit.

-Ah ouais, tiens, j'ai de la place dedans, en plus... ah non, alors! les filles ne doivent pas dormir dans les T-shirt de garçons si elles n'ont pas de relations avec, sinon, ce sont des filles de mauvaise vie, ou pire: des désespérées....

-Quand tu dis "si elles n'ont pas de relations avec", le complément, c'est "le garçon" ou "le T-shirt"?

-Le T-shirt, bien sûr.

-Suis-je bête!

-Et même franchement cruche. En tout cas, non, je ne dormirai pas dans ce T-shirt. Les filles qui dorment dans les T-shirt de garçons, ce sont des filles qui restent attachées à eux, qui veulent l'avoir près d'elles. Des pleurnichardes! parfaitement! des pleurnichardes qui sanglotent la nuit, les épaules réchauffées par le coton, sur le manque de chaleur affective. Et bien non! Moi, je ne suis pas comme ça!

-Hé non, tu n'es pas comme ça. Tu préfères gueuler pour planquer ton désarroi.

-Parfaitement! Chouiner, c'était bon quand j'avais dix-sept ans, maintenant, je fais autre chose! Mais pour qui il se prend? Quand je pense qu'il est resté là, dans le placard, à l'endroit où se planquent les amants illégitimes pendant tout ce temps, ça me... rhâââh, ça me....!

-(D'ailleurs, tu devrais peut-être revoir ton rythme de lessive) Euuuh... Tu parles bien du T-shirt, là?

-Et de qui d'autre?

-Tu voulais pas dire "de quoi d'autre"?

-Laisse-moi tranquille, j'ai pas le temps pour l'analyse de texte!

-Et imagine... si l'oubli de son T-shirt est un acte manqué, il veut que quelque chose de lui reste près de toi.

-Bien sûûûûr. Comme dans les romans médiévaux. "O, trèz belle et meilhore Dame, prenez cest pourpoing 100% cotonz en mesmoires de nostre amour. Ainzsi, aussi long temps li garderez, aussi long temps vous souviendrez vostre serviteur dévoüez." Tseuh! qu'il n'y compte pas! je vais lui rendre sa défroque en souvenir que plus rien de lui ne doit rester chez moi!

-C'est beau, cette honnêteté qui te fait rendre ses affaires à autrui...

-Mais le pire, dans cette anecdote creuse, ce n'est même pas de le revoir, alors qu'il a repoussé mon affection!

-Et c'est quoi?

-C'est que je vais devoir laver et repasser quelque chose pour lui! Et ça... je crois que jamais je ne le lui pardonnerai...

-Hé oui, tu es implacable.

-D'autant plus que c'est lui le plaqué!

-Et très mature, avec ça..."

Posté par annekdotas à 12:18 - Egote - Commentaires [3] - Permalien [#]

mercredi 7 janvier 2009

La pluie blanche

Certains flocons tombent, d'autres volent.

J'ai à peine reconnu Survivor, mon rosier, ainsi surnommé pour son habitude à survivre au pire: trois semaines de séquestration dans un coffre de voiture, invasion de pucerons (que j'exterminai), invasion de chenilles (que j'essayai d'exterminer), arrosages trop fréquents, taillages barbares...

Aujourd'hui, il a une toute autre allure, le bout des branches garni de cônes blancs.

La neige est vraiment un phénomène étrange. Elle fait tout. C'est une cape pour les arbres, elle se change en froids coussins sur ma chaise de jardin. Les macarons, au fond, sont en fait mes pots à fleurs.  Elle serpente, portée par la vigne grimpante le long d'un grillage, et son équilibre sur de fines branches souples, ployant sous son poids, semble miraculeux.

Aujourd'hui, Massalia est blanche de froid.

Edit pour casser un peu la poésie de ce charmant paysage: alors que je batifolais dans mon jardinet, sourire béat en bouche et appareil-photo en main pour immortaliser cet événement météorologique exceptionnel, un gentil voisin envoya gentiment un beau bloc de neige s'écraser sur ma tête.

Posté par annekdotas à 10:43 - Radote - Commentaires [2] - Permalien [#]

dimanche 4 janvier 2009

"La réalité d'une île"

(Pour des raisons de sécurité, tous les noms sont modifiés de façon plus ou moins capillotractée... enfin, surtout plus...)

   Et voilà.

   Je suis revenue du bled.

   "Comment? tu pars sur l'île de Callixte? me dit Monsieur D. Mais tu vas à l'étranger!"

   Tout à fait. Callixte est un pays étranger à l'intérieur de la Gaule (et d'ailleurs, ne dites jamais "bled" à un autre Callixtéen que moi, protégez votre vie, votre voiture, votre villa...).

   Bref, je me régalai de l'habituel paysage grandiose (enneigé sur la montagne d'en face), de fromages, de viandes et de beignets traditionnels, observai le couple d'aigles qui niche à quelques montagnes de là, n'osai pas me demander quel profit le cousin Jean tire de son élevage de vaches vu leur teneur en famélisme, maudit les blédards* qui jettent leur frigo n'importe où, et touchai l'eau glaciale de l'Orboupir**, le fleuve du coin. Les pluies l'ont tellement enflé qu'on entend ses eaux à deux kilomètres de ses rives. 

   A propos de fleuve, quand j'étais petiote, je lisais Callixte-matin dans l'espoir de trouver une preuve de la véracité d'une légende locale.

   Ils étaient trois frères-fleuves, le Golo, le Tavignano et le Liamone. Ils vivaient dans les montagnes. Un jour, l'un d'eux dit: "C'est ennuyeux de toujours rester ici. Si on faisait une course? nous allons chacun courir vers la mer et nous devrons l'atteindre ce soir. Dans la mer, nous nous retrouverons, et nous nous raconterons nos aventures."

   Les frangins acceptent.

   Le Golo et le Tavignano se dépêchent, en vrais garçons qui aiment la compétition, pour arriver le plus vite possible à la mer.

   Le Liamone, quant à lui, flâne longtemps dans les montagnes, et ne se décide que lorsque le soleil commence à descendre... mais à son grand désespoir, il se rend compte qu'à force de flânouiller, il s'est enfermé au milieu de hauts rochers! les contourner lui prendra beaucoup trop de temps! Alors, il se met à pleurer.

   Un vieillard lui apparaît: "Pourquoi pleures-tu ainsi, Liamone?

   -Parce que mes frères doivent avoir atteint la mer, maintenant, et moi, je suis bloqué ici... jamais je ne les reverrai...

   -Moi, si tu veux, je t'ouvre un passage. Mais il y aura un prix.

   -Lequel?

   -Chaque année, tu m'offriras deux vies humaines.

   -J'accepte! fais vite!"

   Le Vieux de la montagne prend ses outils et taille la route (si je puis dire) par laquelle le Liamone s'échappe, enfin. Il court, vite, vite, jusqu'à la mer où il rejoint ses frères, tout heureux de le retrouver.

   Mais le Liamone n'a jamais oublié de payer son tribut au vieillard. C'est pourquoi, chaque année, deux personnes trouvent la mort dans ses eaux.

   Et pour finir, après cette histoire guillerette,  sur une autre facette de la culture callixtéenne, voici une chanson traditionnelle pleine de fraîcheur et d'humour dans le plus pur esprit... euuh... insulaire. Cliquez juste là.

*blédard: tournure populaire, barbarité: habitant du bled.

**Non, ce n'est pas son vrai nom, je l'ai un chouïa modifié. Cela fait nom de fantasy à deux balles, vous ne trouvez pas?

Posté par annekdotas à 11:11 - Radote - Commentaires [2] - Permalien [#]
« Accueil  1