Chez Anne Hecquedote

Cruchotte, psychote et radote.

lundi 22 décembre 2008

Ailes et malédiction

   "Il paraît que tu as voulu voir si des ailes te pousseraient dans le dos..."

***

   Quelques semaines plus tard, un garçon, que je ne voyais plus, excédée des veilles sans lendemain, finit par me proposer des sommeils suivies de levers tardifs. J'acceptai.

   Un mois plus tard, je renonçai.

   "Que te manque-t-il? lui dis-je.

   -Je ne sais pas le dire. Je ne sais pas... pour nous. En plus, je veux pas te faire souffrir."

   Combien je déteste la délicatesse mal placée! Le chirurgien s'excuse-t-il quand il ampute le membre gangrené? Je demande, au contraire, la franchise à la limite de la cruauté: les plaies bien nettes sont plus promptes à guérir. Je préfère la coupure rapide au sourd et lent travail du poison.

   Alors, j'ai su pour lui, en me promettant de toujours savoir à leur place quand ils seront ignorants. Comme une revanche.

***

   Je lus un jour, dans "L'amande", un roman cru, poétique, sexuel et mystique, une phrase qui me marqua si fort par l'étendue du malheur qu'elle recouvrait en si peu de lettres que je m'en imprégnais aussitôt. La narratrice a la vision de Dieu "maudissant les violeurs d'enfants et la souffrance bête que les humains savent s'infliger". En gros, je ne me souviens pas de la phrase exacte et complète.

   "Comme cela est vrai! ai-je songé. Nous nous blessons par pure bêtise et ignorance..."

***

   Des projets, des envies, pour rien. S'il était si ignorant que cela, pourquoi m'avoir demandée?

   Ses raisons n'en sont pas et ne tiennent pas. Et la déception me rongeait: il a fait miroiter un avenir possible, mais l'image était vaine...

   "Et ce genre de procédé... ne sert vraiment à rien!" ricanai-je intérieurement.

   Oui. Souffrance bête, inutile, que nous aurions pu éviter, peut-être. Bonne à maudire dans le premier élan de colère,papillon car absurde. Mais ensuite?

  Ensuite? Si elle est si stupide que cela... mérite-t-elle tant d'attention? Et n'ai-je pas lu qu'il n'y a pas d'envol sans vide?

***

   Peut-être que des ailes m'ont poussé, finalement. Une paire assez forte pour m'élever au-dessus de la petitesse de sentiments d'autrui.

   Et comme je ne résiste pas à la tentation de conclure ce post par une petite blagounette, j'ajoute: "Ce serait cool qu'elles me suivent aussi au boulot."

En tapant le titre, mes doigts ont fourché... quand je relevai la tête pour lire ce que j'avais écrit, je me rendis compte que j'avais tapé "Aile est malédiction". Je trouve le lapsus assez joli pour être dit... ^^

Merci à, dans l'ordre alphabétique comme ça pas de jaloux sur l'ordre, Chut, Darth, Ether, Inkan, Jova, Ménon et Nasty.

Source image: ici

Posté par annekdotas à 13:00 - Egote - Commentaires [0] - Permalien [#]

samedi 20 décembre 2008

"Parle avec lui"

"Et si je dis ça comme ça, qu'est-ce que tu en penses, Sophocle?"

Sophocle ne répondit pas.

"Sophocle? Soooo-phoooocle? fis-je en variant le ton. Aucune réponse.

-Bon, Sophocle, si tu fais la gueule parce qu'un jour, je t'ai traité de bâtard, je t'ai déjà dit que je ne le pensais pas!"

L'inertie sous mes doigts n'est pas dans ses habitudes. L'inquiétude grandit.  Brusquement, je compris.

"Sophocle! NON!"

Trop tard. Je pressai, chatouillai, tentai même l'incision de son grand corps, en vain. Sophocle avait sombré dans le coma et ne réagissait plus aux stimuli.

Je savais qu'il était contaminé. Mais, soit incompétence de ma part à lui présenter une bonne médication, soit insuffisance de celle-ci, soit les deux, je n'avais pas réussi à détruire son réservoir de virus.

Je me rendis dans l'antre d'un docteur aussi avenant que moi lorsque je suis affamée. Rebutée par son profond déficit en amabilité, je fis un choix en rentrant chez nous où il reste, éteint: "'T'inquiète pas, mon vieux. Je vais le faire moi-même. Si vraiment l'opération marche pas, je t'amènerai chez le médecin. Mais t'en fais pas. Ca va marcher, je vais te sortir de là."

L'opération réussit, j'en fus surprise malgré tout. Il n'y aurait pas de séquelles, à l'exception d'une profonde amnésie. Tout sera à reconstruire, et cela nécessitera une solide rééducation.

Mais qu'importe. Sophocle, mon ordi, fonctionne à nouveau.

Posté par annekdotas à 03:13 - Radote - Commentaires [1] - Permalien [#]

mardi 9 décembre 2008

Le discours d'Aristophane

Quelle magnifique lecture!

Posté par annekdotas à 01:31 - Radote - Commentaires [2] - Permalien [#]
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dimanche 7 décembre 2008

Le tableau

    Après des heures de marche sous une mousson massaliote aussi rare que violente, Ménon dut se rendre à la seule explication plausible de son calvaire: j'essayais tout bonnement de le noyer sous la pluie. Piquée au vif de voir mon plan découvert, je feignis d'être horriblement vexée et le traînai à la Vieille Caritas: "Tu vois, je t'amène dans un endroit chaud et abrité où nous pourrons nous occuper sainement en espérant une accalmie, tu vois bien que je n'attente pas à tes jours! Je suis outrée que tu me prêtes de telles intentions, à Moi, la Cruche, pure, candide, douce, naïve et ingénue!"

      La Caritas est un ancien hospice reconverti en musée. Dans ses vieux murs se trouve l'événement culturel de l'année: l'expo unique, immanquable, merveilleuse et magique de Vincent Van Gogh et son maître, Monticelli. (Vous prononcez comment, vous? moi, je le dis à la corso-italienne, "Montitchelli"...)

    Fichtre, quel monde! et quel bruit! on se croirait à la foire aux poissons, à ceci près que ce sont des noms de minots, et non de poiscaille, qui sont criés entre les salles...

    Or donc, nous fîmes la queue et entrâmes dans ce temple de la culturation.

    Nous vîmes des panneaux retraçant la biographie des deux artistes, et surtout, ah! surtout des tableaux plus ou moins connus (surtout moins pour ma part).

    C'est très intéressant de contempler de l'art avec quelqu'un, parce que les sensations peuvent être extrêmement décalées d'une personne à l'autre. Cela donne, avec moi du moins, des dialogues d'une portée intellectuelle quasi-insoutenable:

    "Beuuuuh... j'ai peur des pots de fleurs...
    -Ah bon?
    -Maieuuuuh, regarde, ils ont l'air drôlement agressif... (frissonne)
    -Ne t'inquiète pas, Anne, on avance...
    (Effarouchée)-Nan mais lui, il fait encore plus peur que l'autre!
    -En tout cas, on sent bien la parenté artistique entre ces peintures...
    -Oui, mais les vases de Van Gogh, y sont moins flippants."

    Quelques cadres plus tard, je tombai nez à toile sur un tableau que je n'avais jamais vu (non, je ne peux pas écrire cela, ils étaient nombreux à n'avoir jamais été vus de mes yeux) un tableau qui me fit forte impression.

    "Le verger en fleurs". verger_en_fleurs

    "Dis, tu le trouves pas magnifique? J'le connaissais pas, çui-là!
    -Moui, mais non... cet arbre torturé... je n'aime pas beaucoup..."

    "Mais non, il n'est pas torturé du tout! pensai-je. Les oliviers, c'est comme ça, tout rachitique et tout tordu! Rhâââh, ces Lutéciens, aucun contact avec la Nature", médis-je intérieurement en oubliant ma grosse peur lorsque cette énorme tarente* s'était infiltrée chez moi, un soir d'été.

    Et puis, je revis de nouveau le tableau. Non, il n'est pas torturé, l'arbre. Il est comme ça, il est naturel. Il est une ombre bienfaisante dans un pays écrasé de soleil et un terrain de jeux pour les enfants qui peuvent facilement y grimper. 

    Mais si Ménon avait raison? si cet arbre était douloureux?

    "Ce n'est pas pire que les chênes-lièges, lorsqu'ils sont écorchés..."

    Je scrutai une nouvelle fois le tableau. Et si je faisais un contresens? Si cet arbre était vraiment torturé, n'est-il pas dans une situation affreuse, en se tordant au milieu de ce paysage riant et lumineux?                                                                                                

***

    Je décidai d'abandonner cette piste. Quelle importance, après tout? C'est vrai, je me trompe parfois sur le sens d'une oeuvre. Ma sensibilité tordue me fait parfois voir des angoisses dans un trait trop ou pas assez appuyé. Je fis taire mes réflexions, et me contentai d'admirer la lumière. Mes neurones asphyxiés en avaient besoin.

***

    Je sortis de cette expo, satisfaite d'avoir vu quelque chose de beau. Et satisfaite aussi de pouvoir y superposer la vision de quelqu'un d'autre, qui ne ressemble pas à la mienne.

    Dehors, la pluie s'écrasait de plus belle et Ménon tenait bon. "Qu'à cela ne tienne, pensai-je, sadique. Demain, on va à la plage..."

*Sorte de reptile inoffensif, plus épais qu'un lézard, mais plus petit qu'un varan.

Le tableau est posté avec l'aimable autorisation du site Insecula.com. Merci à eux, et à vous de ne pas le reproduire sans le leur demander...

Posté par annekdotas à 04:03 - Egote - Commentaires [4] - Permalien [#]
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