jeudi 21 août 2008
Le Ramadan et les enfants
Bientôt, c'est la rentrée, bientôt, je reprends le boulot au collège... Je ne m'inquiétais pas outre mesure, jusqu'à la conversation suivante: "Oh làlàààà, j'ai trop maigri, et avec le Ramadan en septembre, ça va pas s'arranger...
-Ah ouais, fais gaffe aux malaises aussi, hein... attends... en septembre, tu dis?!
-Oui. Ca commence pile le jour de la rentrée."
Huhuhu, je sens que le premier mois va être un pur bonheur.
Loin de moi l'idée de critiquer une pratique religieuse. Enfin, si, lorsque des moustiques de dix centimètres de haut sur deux de large passent une journée scolaire sans rien avaler même s'ils ont sport, oui, je trouve qu'il y a à redire sur ladite pratique. Et même lorsque ce ne sont pas des moustiques: ce sont toujours des enfants censés se trouver à une étape capitale de leur croissance.
"Tu sais, Anne, quand je suis allée au Maroc, c'était pendant le Ramadan. Et je vois tout à fait l'ambiance que tu décris. La tension, la sensation que ça peut péter à n'importe quel moment..."
Car, voyez-vous, travailler à Mehdi Terranée, collège sensible, n'est déjà pas facile, mais si vous affamez en plus un public déjà... chaleureux... là, cela devient vraiment éprouvant.
L'an passé, pendant le jeûne, il régnait une atmosphère difficilement explicable par des mots. Il faut la sentir. Vous êtes dans la cour. Vous regardez les mômes cavaler, chahuter, et vous savez, vous sentez que n'importe quoi, surtout le pire, peut arriver. Personne ne vous agresse, pourtant. C'est une tension, un malaise diffus. Un mélange de lourdeur et de nervosité. Non, je n'exagère pas: les collègues et les profs le sentent aussi. Et les gamins qui s'énervaient à ce moment-là étaient beaucoup plus longs à calmer.
Trouvé sur Wikipédia: "C'est surtout faire tout son possible pour que ses actes ne soient source d'aucune nuisance pour les créatures de Dieu, qu'elles soient humaines ou non, musulmans ou non musulmans, et que l'on soit, à travers ses faits et gestes, ses regards et ses paroles, vecteur de la miséricorde de Dieu pour l'univers."
D'accord. Soit. Alors, que les adultes, censés savoir maîtriser leur corps et leur esprit et conserver leur calme, le fassent. Mais peut-on exiger des enfants la même performance? de jeûner et de conserver en même temps un esprit clair et réceptif à la raison en dépit de la faim? Ils ont déjà des problèmes en pagaille, des fournitures qu'ils n'ont pas, des parents que je n'ose pas imaginer, un travail et une attention soutenus à fournir, une Cruche qui leur prend la tête avec les devoirs, des copains desquels se faire respecter, des frangins à nourrir et à surveiller ("En ce moment, mes parents sont au bled, c'est moi qui m'occupe de mes soeurs, M'dame..."), des clowneries plus ou moins graves à faire, peut-on dans ces conditions exiger d'eux qu'ils ne causent "aucune nuisance"? surtout si le môme est déjà difficile sans Ramadan*? Je ne vois pas de quel droit la perfection nécessaire pour approcher l'idéal contenu dans la citation de Wikipédia peut être exigée chez un môme.
La faim donne mauvais caractère, rend nerveux et irritable. Je ne donne pas cher de l'humanité de n'importe quelle personne pourvu qu'on l'affame. Et celle d'un enfant, pas aussi endurant ni responsable qu'un adulte, encore moins...
Que cela soit limpide: je ne condamne ni l'Islam, ni le Ramadan. Mais pour avoir testé la chouette ambiance en période de jeûne auprès d'ados compliqués, je ne peux pas approuver cette pratique en-dessous de quinze ans.
Après, hein... chacun fait ce qu'il veut, et moi, ce que j'en dis...
Commentaires
Le problème, c'est que tout comme peu de Catholiques comprennent bien ce qu'ils prient et comment et pourquoi (sans parler de ceux qui n'ont jamais ouvert une Bible), des Musulmans peuvent pratiquer ramadan sans bien savoir quel sens revêt cette pratique. Et d'ailleurs, les Juifs savent-ils tous pourquoi ils mangent casher ?
C'est pas faux, Ménon... mais c'est amusant de constater que pendant le Ramadan, les comportements empirent, alors que ce n'est pas spécialement le but... mais comment peut-on exiger d'un enfant qui a le ventre vide qu'il ait meilleur caractère?
Peut-être que certains y voient une forme de rachat pour le reste de l'année, tant qu'ils jeûnent, c'est bon. Je poserai la question aux copines musulmanes.
Dans le genre, j'ai aussi cette anecdote en stock:
"C'est marrant, j'ai l'impression que les jeunes filles sont plus pratiquantes que les jeunes garçons.
-T'as raison Anne. C'est parce que y a plus de pression sur les filles. Après, ça change, ce sont les garçons qui deviennent plus pratiquants.
-Ah bon? pourquoi?
-Parce que, quand ils deviennent vieux, ils se rendent compte qu'ils ont beaucoup niqué, et qu'ils avaient pas le droit! alors, vas-y qu'ils arrêtent de boire, et qu'ils font le pèlerinage tous les ans, la prière cinq fois par jour..."
Après un si gentil commentaire sur mon blog, je ne pouvais qu'être intriguée par le tien... Que j'ai beucoup aimé même si j'avoue ne pas encore avoir tout lu... Après tout, j'ai un an de retard à combler :)
Bref, je vais quand même tenter de dire quelque chose d'intelligent. Je serais assez d'accord avec Menon. Ok, on ne juge pas les croyances des autres, etc. Mais c'est rageant de voir des petits machins jeûner pour faire comme leur parents, sans en comprendre la raison. Car je puis me douter que dans certaines familles très pratiquantes, le ramadan soit un devoir, et non un choix. Or n'est-on pas libre de se tourner de son propre chef vers la forme de spiritualité qui nous convient le mieux? Un acte certes impossible à un certain âge.Pur moi, ce serait déjà une raison suffisante pour dispencer les plus jeunes de cette pratique. Mais pourquoi ne pas "alléger" leur ramadan? Préserver leur fierté en les laissant manger mais en les autorisant se priver de sucreries, par exemple. Une bonne manière de montrer à Dieu qu'on l'aime, sans trop souffrir.
D'ailleurs je ne peux qu'être d'accord sur le caractère nocif de cela. C'est dur comme pratique, quand on est habitué à manger à sa faim et à grignoter (inutile de dire que je serais moi-même incapable de me priver de mon chocolat de quatre heure^^), privant l'enfant de concentration, mais aussi de l'énergie nécessaire à sa journée, à son corps. Qu'est-on censés faire si l'un d'eux fait une bonne crise d'hypoglicémie? Ne peut-on même pas lui administrer un petit morceau de sucre?
"Que j'ai beucoup aimé même si j'avoue ne pas encore avoir tout lu... "
Merci ^^
"Qu'est-on censés faire si l'un d'eux fait une bonne crise d'hypoglicémie? Ne peut-on même pas lui administrer un petit morceau de sucre?"
Si on s'évanouit, on a le devoir de soigner la personne, jeûne ou non. C'est obligé, ça, il est interdit de laisser mourir de faiblesse ^^
J'ai lu que, dans les cas où l'on rompt le jeûne sans le faire exprès, que cela n'annule pas le jeûne du jour: on considère que c'est Dieu qui fait une faveur à son fidèle en le faisant boire ou manger à son insu.
N'empêche, tu as une bonne idée: la privation de sucreries est un bon compromis et permettrait de faciliter la lutte anti-chewing-gum dans les classes ^^
Changer des lunettes.
> Alors, que les adultes, censés savoir maîtriser leur corps et leur esprit et conserver leur calme, le fassent. Mais peut-on exiger des enfants la même performance? de jeûner et de conserver en même temps un esprit clair et réceptif à la raison en dépit de la faim?
Il n'y a pas que les musulmans à jeûner dans le monde. Il y a des millions et des millions d'autres qui n'ont pas trois bons repas par jour, huit heures de sommeil dans un lit douillet et les bons enseignements des programmes scolaires à la française!
Par là, je voulais dire qu'on a trop tendance à voir le monde par rapport à nos propres habitudes et nos normes culturelles. D'exiger qu'on les porte sur toutes les autres nations, toutes les autres cultures est de l'ingérance et une envahaision.
Autrefois, les Catholiques jeûnèrent avant d'aller à la Messe. Outre les bienfaits d'une discipline (aujourd'hui ce mot, avec "obligation" et "respect" semblent d'avoir été jetés à la poubelle), l'esprit clair et le corps vide représentent un état humain plus propice pour rencontrer Dieu et de le manger et boire à la Communion. C'est un acte spirituel recommandé par beaucoup de religions et d'autres mouvements para-religieux.
Pourquoi les enfants ne seraient-ils pas appelés de maîtriser leur corps et leur esprit?
40 jours de jeûne, de préférence en solitaire et au desert, sont offeets comme modèle au moins à deux reprises dans la Bible.
L'un des 5 piliers de l'Islam, le fidèle doit le pratiquer en tant que croyant. Les enfants, ne le sont-ils pas d'après toi? Puis comment décider à partir de quel âge commencer la pratique. Ne serait-il pas encore plus difficile à commencer à disons 14 ans que si on avait l'habitude depuis un très jeune âge?
Il ne faut pas croire que les adultes supportent mieux le jeûne que les enfants; c'est qu'ils en reconnaissent les bienfaits.
Triompher sur une difficulté nous rend plus forts; la facilité (pour un enseignant par exemple) n'a rien à voir dedans!
PS le Ramadam, me semble-t-il est la période (9ème mois du calendrier du Hégir) plutôt que le jeûne lui-même. :)
A JSC
Je suis d’accord avec vous sur de nombreux points de votre intervention.
Le jeûne est un rite de purification physique et morale commun à beaucoup de religions, du catholicisme à l’hindouisme en passant par le Jaïnisme.
Je vomis comme vous les propos ethnocentristes qui voient l’occident comme La Civilisation et les autres peuples comme des arriérés ou des barbares. Ils vont à l’encontre de la pensée des Lumières. En tant qu’Humaniste, je ne peux que m’étrangler de dégoût en voyant avec quel mélange de commisération et de mépris on considère et on présente les civilisations différentes du monde occidental post moderne.
Je suis aussi content que quelqu’un sache encore distinguer le mois du calendrier lunaire où Mahomet a reçu la parole de Dieu (le Coran), à savoir le ramadan, du jeûne purificatoire qui l’accompagne.
Le fait que les enfants aient besoin de discipline et qu’ils doivent apprendre à maîtriser leurs affects et leurs pulsions me semble évident. Ne nous le cachons pas. L’éducateur (professeur ou parent) se montre trop souvent laxiste. Les règles de politesse semblent devenues réactionnaires et ringardes, comme la morale ou des valeurs sociétales comme le goût de l’effort. Par faiblesse et souvent en pensant bien faire, le pédagogue ne voudrait pas brusquer ou traumatiser l’enfant. Il se trompe. Un adulte stable, épanoui et équilibré, c’est celui qui a appris les normes sociales et qui les respectent, pas celui qui se comporte comme un tyran. Or la mission des éducateurs et de faire du petit d’homme un adulte responsable.
Cependant, Anne a raison de s’inquiéter du caractère systématique du jeûne du mois de Ramadan chez les plus petits. En effet, le fait que des enfants soient soumis à cette règle est contraire aux règles de l’Islam.
Le mois de Ramadan est le mois le plus important dans le calendrier liturgique musulman, il commémore la réception par Mahomet, alors en retraite dans le désert, de la parole divine que constitue le Coran.
Il est marqué par un jeûne purificatoire qui rappelle la vie au désert du prophète. Les musulmans ne vivent pas cela comme une « contrainte », c’est au contraire un moment festif essentiel où toute la famille se retrouve.
Cependant, si tous les bons musulmans se doivent d’accomplir ce jeûne, des catégories de fidèles sont exemptées comme les enfants non pubères, les femmes enceintes, les malades et les grabataires. L’état de santé de ces personnes ne permet évidement pas un jeûne, même si celui-ci ne dure que le jour.
J'ignore quel âge ont les marmots dont s'occupe Anne, s'ils sont nons-pubères (jusqu'à la sixième pour résumer), ils ne devraient pas y être soumis. Leurs corps sont fragiles et en pleine croissance.
Par contre chez l'adolescent et l'adulte, une telle pratique, si le sujet est en bonne santé, n'a rien de dangereuse.
"Il n'y a pas que les musulmans à jeûner dans le monde. Il y a des millions et des millions d'autres qui n'ont pas trois bons repas par jour, huit heures de sommeil dans un lit douillet et les bons enseignements des programmes scolaires à la française!"
Cette réflexion me semble un peu hors-sujet, mais je suis au courant. Il y a même des enfants dans mon établissement qui bénéficient de leurs huit heures d'enseignement à la française, comme vous dites, et qui n'ont qu'un seul repas par jour, et ce, toute l'année.
"D'exiger qu'on les porte sur toutes les autres nations, toutes les autres cultures est de l'ingérance et une envahaision."
Je n'exige rien du tout, je ne vois pas où vous avez lu cela. Je constate simplement, que, en période de jeûne, les enfants sont plus tendus, plus énervés qu'à l'ordinaire, chose qui semble singulièrement aller à l'encontre du principe. Et je ne le leur reproche pas, moi-même suis fort irritable quand j'ai faim ou suis fatiguée.
"Pourquoi les enfants ne seraient-ils pas appelés de maîtriser leur corps et leur esprit?"
Parce que j'estime qu'un enfant n'est physiologiquement pas capable de soutenir les mêmes efforts qu'un adulte. C'est pourquoi je suis pour la proposition de Cendrillon: aménager un jeûne à leur mesure pour qu'ils puissent montrer leur respect de leur religion s'ils en ont, tout en arrêtant de s'endormir de fatigue en classe.
Et avez-vous lu ce que j'ai écrit sur l'ambiance qui règne en période de jeûne? Avez-vous essayé de vous faire entendre d'un gamin énervé par la faim, la fatigue et ses petits camarades à 16h? Ils sont déjà nombreux à ne pas savoir se maîtriser sans jeûne... et le jeûne ne les aide pas à calmer leurs nerfs...
"Les enfants, ne le sont-ils pas d'après toi?"
Je n'ai jamais dit que les enfants ne peuvent pas avoir de foi.
"Ne serait-il pas encore plus difficile à commencer à disons 14 ans que si on avait l'habitude depuis un très jeune âge?"
A mon sens, non, car ce n'est qu'un mois par an. Ce n'est pas à ce rythme que l'on conditionne son corps et son esprit à mieux supporter les privations, mais avec un effort plus régulier et adapté à ses propres forces.
"J'ignore quel âge ont les marmots dont s'occupe Anne, s'ils sont nons-pubères (jusqu'à la sixième pour résumer), ils ne devraient pas y être soumis."
Oui, les Sixième jeûnent. Ils ont onze ans, douze pour les redoublants.
"L’éducateur (professeur ou parent) se montre trop souvent laxiste. Les règles de politesse semblent devenues réactionnaires et ringardes, comme la morale ou des valeurs sociétales comme le goût de l’effort. Par faiblesse et souvent en pensant bien faire, le pédagogue ne voudrait pas brusquer ou traumatiser l’enfant."
Ce n'est point mon cas, et cela a valu (et vaudra) des ennuis à plusieurs élèves... :p
