mardi 16 juin 2009
Gamin de rue
Mokram est un grand jeune. Il fait deux ans de plus que son âge.
Il revient de loin. Enfin, quand je dis "revenir"... il n'est jamais venu ici avant qu'il ne soit là, avec nous. Il a passé la Mer du Milieu en courant derrière un camion, prit l'avion en stop pour remonter Hispania, franchit les Pyrnes à la nage et accrocha une vieille planche à roulette derrière un char à banc jusqu'à la cité. Bon, j'exagère peut-être un chouïa, mais une chose est certaine: je n'ose pas imaginer ce qu'il a dû traverser, au propre comme au figuré. "Moi, quand je vois la police, je cours plus vite que le TGV!" rigole-t-il.
Mokram a vécu dans la rue, très vite tout seul. Il n'a pas de famille, ici. Il n'a connu que la loi du plus fort, les coups de poing assenés en premier pour réparer l'insulte, réelle ou supposée. Son arrivée parmi nous n'a donc pas été de tout repos.
Et puis les semaines ont passé. Il a fait des progrès, nous a mieux compris, et nous l'avons compris aussi. Il y a eu des gueulantes, de la douceur, de la conciliation. Il a fini par saisir que nous ne lui voulions pas de mal, et qu'il n'avait donc pas de raisons de se méfier ou d'être sur la défensive.
Aujourd'hui, Mokram est beaucoup plus détendu. Il nous écoute davantage, fait plus d'efforts pour nous comprendre, participe, bref: il s'ouvre. Et se calme par la même occasion. Oh, bien sûr, il a toujours le verbe et la main prompts à l'attaque. On ne perd pas comme ça des réflexes acquis depuis longtemps. Mais il fait de réels efforts pour se contenir.
Grands combats, petites victoires. Ou l'inverse?
vendredi 29 mai 2009
Le progrès
Vous rappelez-vous de L.? L., qui ne savait ni lire, ni écrire? Et bien, il ne savait non plus que les profs devaient être vouvoyés. Ses cousins l'ignorent également. Moi, ce n'est pas obligatoire de me vouvoyer, mais cela n'a pas d'importance.
L. a fait des progrès terribles! Grâce à une prise en charge adaptée, il arrive désormais à déchiffrer quelques mots, et à les reconstituer. Il est absent beaucoup moins souvent, et il est plus concentré quand il est là.
Et, quand je lui ai demandé d'aller se ranger parce que la sonnerie avait retenti depuis belle lurette, il me répondit: "Cassez-vous". Vous rendez-vous compte?
Non mais, vous rendez-vous compte?
Vous ne vous rendez pas compte? C'est pourtant remarquable!
Allons, un petit effort! Ne voyez-vous pas ce qui est extraordinaire?
Très bien. Je vous le dis, après tout, vous ne connaissez pas cet élève. C'est donc plus dur pour vous, de remarquer ce qu'il y a de merveilleux.
L. a appris à vouvoyer alors qu'il ne savait pas du tout le faire! Il tutoyait même les enseignants, ne sachant pas du tout dire vous, ni conjuguer un verbe à cette personne. Dorénavant, il en est capable! Bravo à lui! Honneur, joie et liesse pour nous!
jeudi 28 mai 2009
De la bombe
De la salle des profs, je vis, comme dans un documentaire, un gros banc d'élèves foncer à toute vitesse d'un point A (le devant de la fenêtre par laquelle je les observais) à un point B (n'importe où en face pourvu qu'on ne reste pas dans le secteur).
Intriguée, car nul requin ne les convoitait, je sortis et compris aussitôt. Nez et yeux qui piquent, éternuments, léger saignement... ça, c'est un nuage qui est sorti de sa bombe lacrymo.
Tout le monde va bien, je vous rassure. Certains se plaignirent des picotements, beaucoup en rajoutèrent des tonnes pour faire croire à une irradiation tchernobylienne; malheureusement, si nous avions de sérieux doutes sur le ou la coupable, nous ne pûmes le ou la démasquer.
Une petiote me dit: "Mais ils sont fous, un jour, ils vont ramener des couteaux!"
Je n'ai pas osé lui dire que c'était déjà arrivé...
lundi 20 avril 2009
La Cruche des âges farouches
Samedi, je profitai d'une journée de repos pour guetter la fermeture des magasins et aller à la chasse au carton, activité profitable pour mon déménagement.
Je m'embusquai en tenue de combat (c'est-à-dire en survêt') dans le quartier commerçant, et repérai un carton de cartons sorti par des vendeuses d'habits. Tout à fait ce qu'il me fallait!
Je lançai le signal de la curée à moi-même, bondis, fouillai en me fichant bien de paraître SDF, jetai mon dévolu sur deux boîtes, et les embarquai avec la joie du chasseur qui ramène de quoi manger à la caverne, avec force cris sauvages ("Rah-Aaaaaaanne!") de joie.
Hélas! les dieux ne favorisèrent pas ma chasse. A peine fis-je quelques mètres qu'une pluie torrentielle s'abattit sur la cité. En cinq minutes, j'eus de l'eau jusqu'aux chevilles, et mon pantalon collait désagréablement aux cuisses et aux mollets.
Têtue, je m'obstinai à marcher, les cartons sur ma tête ("J'ai dit que je ramenais des cartons, et je les ramènerai!"), tout en me moquant de ces froussards de Massaliotes qui courent en poussant de grands cris parce que la pluie tombe. Quels primitifs! Ils en sont encore à craindre l'eau de pluie alors que celle du Port-Neuf est bien plus redoutable quand elle déborde!
Quant à moi, j'avais de plus en plus de mal à avancer. Les divinités météorologiques m'achevèrent sous une salve de grêlons.
Le carton s'effritait sous mes doigts, mes mains meurtries par les glaçons brûlaient de froid. Je n'avançais plus. Pour éviter l'aller simple sur le Territoire des ombres, il ne reste qu'une solution: apaiser le courroux des dieux par un sacrifice.
Le coeur crevé, je déposai mes cartons dans une poubelle. La grêle s'arrêta aussitôt.
Je ne devais pas ramener de cartons ce jour-là. On ne lutte pas contre les ordres divins.
La prochaine fois, je chercherai l'avenir dans les nuages, pour savoir si la chasse est propice.
Ou les prévisions météo sur le Net.

